Et si une page entière de notre histoire devait être réécrite ? Des archéologues viennent de bousculer nos certitudes préhistoriques, en mettant au jour plus de 300 outils en pierre sur le site de Nyayanga, dans le sud-ouest du Kenya. Mais surprise : ces artefacts ne seraient pas l’œuvre de nos ancêtres directs du genre Homo, mais d’autres homininés, jusqu’ici injustement rangés au second plan… Place à une énigme archéologique où mastodontes, scientifiques sceptiques et capucins filous se croisent !
Des outils plus vieux et différents des autres
Remontons le temps : sur le site de Nyayanga, non loin du lac Victoria, les fouilles entamées dès 2014 révèlent un trésor inattendu. Pas moins de 300 outils en pierre, certains taillés dans du quartz ou de la rhyolite, dorment paisiblement dans ce vaste amphithéâtre naturel depuis près de trois millions d’années. Ces objets tranchants servaient à découper et à racler, les percuteurs à marteler la roche, et le cœur des roches – qui a servi de matériau de base – livre la méthode de fabrication.
Ce qui frappe, c’est leur ancienneté : d’après Thomas Plummer, professeur d’anthropologie au Queens College de New York et chef de l’équipe de recherche, ces outils pourraient avoir été confectionnés il y a 2,9 millions d’années, soit quelques centaines de milliers d’années avant les plus anciens outils oldowayens connus jusqu’alors, découverts dans la région d’Afar en Éthiopie (d’environ 2,6 millions d’années).
Au passage, la technique oldowayenne, née au début du Paléolithique, représentait une véritable révolution technologique avec ses objets à la fois plus petits et légers que ceux retrouvés sur d’autres sites.
Paranthropus, l’inattendu bricoleur
L’intrigue s’épaissit quand les chercheurs découvrent à seulement quelques mètres des outils des fossiles de Paranthropus. Voilà un homininé du passé, éteint, qui ne figure même pas dans l’arbre généalogique direct des Homo sapiens, mais qui finit pourtant par jouer les trouble-fête dans l’histoire de l’innovation !
- En 2019, l’équipe a mis au jour une dent de Paranthropus.
- Peu après, une deuxième dent a été déterrée au milieu d’ossements d’hippopotames découpés.
D’ordinaire, on considérait Paranthropus comme un géant carnassier doté d’une mâchoire d’acier, soit assez armé pour grignoter n’importe quoi sans outils. Bref, la mascotte de la mastication. Mais c’était sans compter cette découverte. Emma Finestone, paléoanthropologue au Muséum d’Histoire naturelle de Cleveland, avoue humblement : « Là c’est bon, je change d’avis. »
Car jusqu’alors, la création d’outils sophistiqués en pierre était attribuée à Homo habilis et consorts, jugés plus « intelligents ». Et pourtant… Le contexte retrouvé entre outils, dents de Paranthropus et hippopotame dépecé suscite de nouvelles hypothèses !
Dépeçage, outils et hypothèses en série
Intervient alors l’inévitable question : qui, du club Homo ou du club Paranthropus, maniait réellement ces cailloux taillés ? Thomas Plummer reste prudent, car la région était aussi peuplée par d’autres genres comme Homo habilis, mais il estime qu’il y a de fortes chances que Paranthropus soit dans le coup. Bernard Wood, paléoanthropologue à l’Université George Washington, s’étonne surtout que ces homininés s’attaquaient (au moins dans un second temps !) à de gros animaux, tel l’hippopotame, bien avant la période où l’on pensait que les homininés chassaient ou exploitaient des bêtes aussi imposantes.
Sans affirmer qu’ils ramenaient l’hippopotame à la maison en chasse organisée, Wood rappelle que ces anciens trouvaient sans doute des carcasses, puis réalisaient que « la chair et les os pouvaient leur servir ». Hypothèse désormais soutenue par des preuves archéologiques solides – adieu les spéculations de salon !
Neil Roach (Université Harvard) rappelle d’ailleurs que même des singes modernes comme les capucins façonnent des outils en pierre. Alors, pourquoi exclure nos cousins préhistoriques non Homo ? « La vieille idée selon laquelle les outils seraient apparus avec Homo il y a environ deux millions d’années avait déjà fait long feu, et cela permet d’enfoncer encore un peu plus le clou. »
Réécrire la préhistoire ?
Malgré leur aspect un peu brut, ces outils oldowayens ont pris d’assaut le continent africain (et même le-delà !), adoptés par différentes espèces du genre Homo pendant plus d’un million d’années. Mais il va falloir revisiter certains sites plus récents où des fossiles de Paranthropus ont été découverts : qui sait, peut-être avons-nous attribué un peu vite le rôle du MacGyver de la préhistoire à nos ancêtres directs ?
En attendant, la curiosité n’est décidément pas l’apanage du chercheur moderne : la preuve, il y a près de trois millions d’années, d’autres mains étaient déjà bien occupées à tailler des éclats et gratter des os au bord du lac Victoria. La morale ? Avant de juger qui bricole quoi, mieux vaut garder l’esprit (puis la bouche) grand ouvert !













