Nucléaire civil : la France perd un marché européen colossal de 258 milliards d’euros

C’est un revers dont EDF se serait bien passé. Le 24 avril 2025, l’Autorité de la concurrence tchèque a rejeté le recours du groupe français, qui contestait l’attribution du chantier nucléaire de Dukovany à Korea Hydro & Nuclear Power (KHNP). Une décision qui scelle définitivement le passage du projet sous pavillon coréen.

L’argument est imparable : la procédure ne relève pas du droit commun des marchés publics, grâce à une exemption sécuritaire invoquée par l’opérateur tchèque. Résultat : pas de procédure officielle, donc pas de recours possible. Pour EDF, c’est un coup de massue sur un marché qu’il espérait encore sauver.

La compétition : EDF, KHNP et Westinghouse

Au départ, trois géants étaient en lice : EDF avec son EPR1200, l’Américain Westinghouse avec l’AP1000 et le Sud-Coréen KHNP avec l’APR1000. Rapidement, Westinghouse a été écarté pour des raisons techniques, laissant un duel France-Corée.

En juillet 2024, Prague tranche : ce sera KHNP. Motifs avancés ? Un prix plus compétitif – environ 8,6 milliards d’euros par réacteur – et des conditions commerciales jugées plus favorables. À la clé, la possibilité d’en construire deux d’un coup, avec une réduction significative des coûts.

La stratégie du “quatre pour un”

Initialement, un seul réacteur était prévu. Mais en octobre 2023, le gouvernement tchèque change de cap et demande des offres pour quatre unités : deux à Temelín, deux à Dukovany. Objectif : réaliser près de 25 % d’économies en regroupant les commandes, soit un contrat évalué à environ 25,8 milliards d’euros.

Le Premier ministre Petr Fiala a défendu cette stratégie comme une garantie de sécurité énergétique à long terme et une approche financière plus rationnelle.

Un parc nucléaire à moderniser d’urgence

La République tchèque dépend déjà fortement du nucléaire : un tiers de son électricité provient de ses six réacteurs en service, dont certains datent des années 1980. L’ambition est claire : remplacer et élargir le parc pour réduire la dépendance aux énergies fossiles.

Le calendrier est ambitieux : début des travaux en 2029, essais en 2036 et mise en service commerciale en 2038. KHNP, de son côté, devra respecter les délais sous peine de pénalités financières lourdes.

Une gifle pour EDF, un symbole pour l’Europe

Pour EDF, la pilule est amère. Alors que le projet Sizewell C au Royaume-Uni semblait offrir un second souffle à son EPR en Europe, la victoire coréenne en Tchéquie vient rappeler la difficulté du groupe à imposer son modèle face à des concurrents plus flexibles et moins coûteux.

Certes, EDF peut encore saisir le tribunal régional, mais les chances de renverser la décision paraissent minces. Ce nouvel échec illustre surtout la montée en puissance des acteurs asiatiques sur le marché international du nucléaire civil, longtemps dominé par l’Europe et l’Amérique du Nord.

Des liens économiques franco-tchèques solides malgré tout

Ce revers n’efface pas la forte présence française en République tchèque. Avec environ 550 à 900 filiales, plus de 70 000 salariés et un chiffre d’affaires estimé à 18 milliards d’euros, la France reste le troisième investisseur étranger du pays. Dans l’automobile (Stellantis), l’énergie (EDF, Veolia), le BTP (Vinci) ou encore les services financiers, la coopération économique reste dynamique.

En clair, si EDF perd une bataille dans le nucléaire, la relation économique franco-tchèque, elle, continue de peser lourd.

 

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